Article : Valérie Coroller.

DS magazine (1998).

A dix mille années-lumière des lolitas interchangeables, Isabelle Renauld impose sa beauté au théâtre, chez Chéreau et Planchon, avant de régner en maîtresse femme dans l'onirique L'Eternité et un jour auréolé d'une palme d'Or cette année à Cannes, après l'explosif Parfait Amour en 1995. Portrait d'une Bretonne devenue lionne tranquille.

Une lionne en été

Au coeur de la jungle urbaine du XIIIe arrondissement se cache la tanière d'Isabelle Renauld. En fin de construction, un building moche et moderne accueille un défilé de camions voraces. En pleine décomposition, une cour intérieure abrite des maisonnettes vieillottes devant lesquelles pend du linge accroché à deux arbres anorexiques. Entre les deux, une porte de garage s'ouvre sur Isabelle Renauld. La crinière fauve domptée par un élastique, les yeux félins mordorés illuminant un visage vierge de tout maquillage, la comédienne déploie une chaleureuse hospitalité. Fumant "comme un pompier", celle qui porte pour unique bijou un petit tatouage au creux du poignet gauche propose du thé "ordinaire", cherche un petit pot pour le lait avant de se résoudre à poser le pack en carton sur la table en verre. Autour règne une intimité orientale tandis qu'au-dessus du lit en mezzanine un Groucho Marx peint à même le mur soulève un pan de rideau par illusion d'optique.
" Lorsque L'Eternité et un jour a reçu la palme d'or, Théo, mon fils, m'a envoyé un fax avec plein de coeurs dessinés tout autour. Je tournais en Inde, dans les bien nommées Montagnes bleues du Kerala, une histoire d'amour pour la télévision ", se rappelle encore celle qui illumine tel le songe d'une journée d'été la bouleversante fable poétique d'un autre Theo, le metteur en scène Angelopoulos. Au bord de la mer noyée sous une lumière grecque radieuse, une jeune mère resplendit dans sa robe blanche à pois noirs tandis que toute la famille se penche sur le berceau du nouveau-né. Mais intérieurement, l'épouse, l'amante crie dans sa chair et son coeur après un mari accaparé par une maîtresse contre laquelle elle ne peut rivaliser: l'écriture. Elle livre ses sentiments dans des lettres que, bien des années plus tard, le grand écrivain, veuf depuis longtemps (Bruno Ganz), découvre à la veille de sa propre mort. Une lecture qui lui fait revivre encore et encore ce lointain songe d'une journée d'été au bord de la mer... Pas étonnant que Martin Scorsese et son jury cannois aient craqué pour un tel film ne donnant aucune prise aux ravages des modes clippées à toute berzingue... Nullement frustrée de n'apparaître que par intermittence ou plus exactement " de n'incarner qu'un rêve, un fantasme de féminité " sous la caméra d'Angelopoulos, Isabelle reprend à son compte " l'éternelle grande question: faut-il tout sacrifier pour sa vocation artistique?" Et reconnaît que dans son métier " les proches trinquent toujours, finalement". Pour avouer ensuite avec une tranquillité souveraine: "J'ai toujours été attirée par le drame. Je n'ai jamais eu de facilité pour le comique." Sa carrière semble le confirmer. Ayant débuté sur les planches sous la direction de Chéreau, elle a six films "graves" à son actif. L'exception amusante qui confirme la règle? Une Opération Corned Beef pas franchement mémorable signée Jean-Marie Poiré au cours de laquelle elle campe " une espionne mariée à Jean Reno ayant une aventure avec Christian Clavier afin de lui faire cracher des secrets. J'étais jeune et belle... ", s'excuse-t-elle presque, du haut de ses 32 étés.

Glissant sur quelques conflits inévitables mais positifs avec le maestro Chéreau, elle reconnaît entretenir des " rapports passionnels avec les gens, et comme la passion n'est ni tiède ni molle mais explosive... il faut pourtant savoir ne pas aller trop loin, même si cela vous attire comme un aimant". Et d'enchaîner sur le tournage du sulfureux Parfait Amour, qui l'a fait exploser aux yeux du public mais dont elle est sortie "cassée, sale comme si quelque chose de moche s'était passé... Catherine (Breillat) a une vision crue mais souvent lucide des relations amoureuses. J'ai immédiatement accepté de jouer dans cette histoire terrible du déchirement de deux êtres, puis je me suis dégonflée: m'étant déjà vue capable d'aller très loin dans la violence avec l'autre, j'ai eu la trouille. La force de l'envie de Catherine m'a finalement convaincue mais je savais que je n'en sortirais pas indemne... "

On frappe à la porte. Déboule Théo, 10 pommes sous une blondeur angélique, qui a repéré une commode abandonnée dans la rue, pile poil pour caser ses bouquins. Imperturbable, la lionne dit oui à son lionceau excité comme une puce. Exit Théo. Souvenirs d'enfance. "Je n'ai jamais été une agitatrice, je me désintéressais juste de l'école. En sixième, j'ai monté une petite troupe de théâtre amateur et je séchais les cours pour aller jouer ou lire Prévert, pas pour glander dans les bistrots à fumer dos clopes. Comme je n'imitais pas la signature de ma mère, je me faisais virer dès mon retour. Pour recommencer de plus belle. On me trouvait "terrible": il n'y avait pas moyen d'avoir prise sur moi." L'adolescente, qui écrivait aussi bien des histoires d'amour entre Pierrot et Colombine que "des histoires de flingues", abandonne à 16 ans les études et son Saint-Malo natal pour s'envoler vers Rennes puis Paris, en arrachant l'accord de son père pharmacien et de sa mère spécialisée dans les sondages Ifop. Avec une sereine détermination, elle accepte le "challenge" lancé par son paternel, qui ne l'autorise à monter à la capitale que si elle rentre sur concours dans une école de théâtre. Trop jeune pour le Conservatoire, elle se fait recaler rue Blanche car jugée "désuète". Mais intègre illico la classe libre du cours Florent qu'elle abandonne au bout d'un an pour les Amandiers de Chéreau. Depuis, elle trace sa route sans faire de vagues inutiles, mais sans jamais lâcher prise. Ni se laisser embobiner par les critiques qui l'encensent systématiquement. Et de dénoncer calmement la "cruelle indifférence des journalistes " à l'encontre de Ça ne se refuse pas, un " premier film " sorti cette année en pleine torpeur aoûtienne, qu'elle habitait avec Jean-Marc Barr. Ayant séduit François Dupeyron, Isabelle Renauld s'apprête à rejoindre, dans les Cévennes, le plateau de C'est quoi la vie?. "Vaste programme" qu'elle n'a pas le temps de nous détailler. Avec un oeil de chien battu, Théo revient les mains vides de sa chasse au meuble. "La commode n'avait pas de fond!" La lionne réconforte son lionceau. Nous les laissons dans leur tanière hors du temps.




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