Article : Vincent Remy .

Télérama N° 2441- 23 octobre 1996.

II est jeune, elle est mûre, ils s'aiment comme des enfants. Au départ... Car quand Catherine Breillat dynamite la passion, ça fait mal.

Parfait
Amour !

C'est bien connu, les histoires d'amour finissent mal, « en général ». Celle-ci ne fait pas exception à la règle. Et le titre ne laisse aucune ambiguïté. Pour les distraits qui n'auraient pas relevé l'ironie du point d'exclamation, voici, dès les premières images, la reconstitution d'un meurtre. Parfait Amour! n'est, bien sûr, pas l'histoire d'un meurtre, dit la réalisatrice, Catherine Breillat, mais « une histoire d'amour qui finit par un meurtre ». Alors autant commencer par la fin, et par le témoignage, façon reportage télé, de la fille de la victime : «Ma mère a vécu avec lui ce qu'elle avait toujours voulu vivre.» Ainsi, tout « suspense » évacué, il ne reste que l'essentiel, l'histoire d'amour. A la reconstitution officielle du meurtre, mécanique, froide, qu'elle livre tout d'abord, Catherine Breillat substitue sa propre reconstitution, subjective, passionnelle. Sa vérité de cinéaste. Cette vérité qui fait qu'aucune histoire d'amour ne ressemble à une autre et qu'aucun crime ne mérite l'étiquette de « fait divers ». Frédérique et Christophe, donc. On imagine sans peine leur histoire résumée par un gros titre dans les journaux : « Sauvagement tuée à coups de couteaux par son jeune amant. » Et en sous-titre : « Elle ne supportait plus ses copains et ses virées en boîtes, il voulait l'empêcher de retourner vivre auprès de ses enfants. » On peut aussi concevoir les plaidoiries, lors du procès. L'accusation : ce jeune criminel méprisait les femmes parce qu'il refoulait son homosexualité. La défense : délaissant mari et enfants, cette femme finit naturellement par haïr son amant.
On pourrait enfin imaginer une grande soirée chez Mireille Dumas, sur le thème : elles vivent avec un homme plus jeune. Justement, la voilà, Mireille Dumas, sur l'écran d'une télévision au beau milieu du film, et c'est de cela qu'il est question dans son émission. Mais on ne fait qu'entrevoir un témoignage sans incidence sur l'histoire de Frédérique et Christophe.
N'empêche, les journaux, les plaidoiries, le psyshow de Mireille Dumas disent sûrement une part de la vérité : Catherine Breillat est suffisamment maligne - et pas bégueule - pour instiller, dans l'histoire de Frédérique et Christophe, du prosaïque, du trivial, de la psychologie de bazar. Par fait Amour ! est donc bien l'histoire de « ce garçon qui avait peur des femmes » et de « cette femme mûre qui avait fini par mépriser son jeune amant »...
Seulement, Parfait Amour ! est cela et bien plus que cela. Parce que Breillat ne lâche pas d'une semelle ses deux amants. Parce qu'elle refuse les effets - de style, de manche. Qu'elle ne se situe pas davantage du côté de l'accusation que de la défense, et encore moins du côté de chez Dumas « J'aime voir du bien dans le mal et du mal dans le bien, dit-elle. Sans que ce soit le mélange des deux. Plutôt le fracas des deux. »
Le fracas des deux. Il est dans cette passion brève, d'une grande ferveur et, surtout, d'une incroyable douceur au début. Peu après sa rencontre avec Christophe, Frédérique pleure dans une chambre d'hôtel : « C'est la première fois que je regrette tout mon passé. » Ils repartent en voiture, se perdent dans le brouillard, on entend un lied de Beethoven. C'est un des rares moments où les visages et les corps de Frédérique et Christophe s'effacent devant un lambeau de nuage qui passe sur une montagne. Plus tard, dans très peu de temps même, ce sera la guerre. Les silences, les reproches, les insultes. Et puis les esquives, les fuites, les poursuites. Et la haine implacable. Une sorte de fatalité inscrite dans cette histoire, plus forte que ses personnages : Christophe qui croyait chercher la « femme de sa vie », alors qu'il voulait sans doute seulement la vivre, sa vie ; Frédérique consciente dès le début qu'« une vraie histoire d'amour, c'est immature », et pourtant résolue à croire à cette histoire. Frédérique, il est temps de le révéler, c'est Isabelle Renauld. On ne dira jamais assez tout ce que le film doit à cette actrice de théâtre que Catherine Breillat situe fort justement très haut entre Romy Schneider et Simone Signoret. Parce qu'elle semble porter sur son visage et son corps le « fracas », ce fameux fracas du bien et du mal, du bonheur extrême et du malheur absolu, on accepte de la suivre jusqu'à la tragédie finale. Tout juste se souvient-on alors qu'il y avait, au coeur même du bonheur, devant la montagne, avec Beethoven, une drôle de tristesse .

Noble et insolente

Pas facile de s'engager dans un film de Catherine Breillat sans mettre son image de comédienne en danger. Isabelle Renauld a d'abord refusé le rôle, « par trouille ». Mais elle a fini par céder sous la pression de la cinéaste, qui tenait à elle sans doute plus qu'à nulle autre. «Quand on sent un tel désir, on ne peut plus refuser, on a envie d'y aller, confie-t-elle. Catherine a tendance à travailler dans le drame, les conflits. J'ai tout de suite senti que ça allait être houleux. Ça l'a été. On s'est beaucoup affrontées. Ce n'est pas vraiment mon genre, même si j'ai un sale caractère. Mais aujourd'hui, c'est oublié, on ne s'en veut plus. » Isabelle Renauld montre le même aplomb qu'à l'écran : le port décidé, le visage ouvert, d'une noblesse insolente même dans la détresse de l'amour. Son personnage est plus âgé qu'elle, mais on ne le sent pas. Car, à 30 ans, elle offre l'image d'une maturité qui rappelle celle des stars d'antan. Pas si simple. « C'est vrai qu'il y a une génération d'actrices toutes fines, brunes. J'ai un physique différent. Je le sens dans les castings, parfois. On me trouve trop mûre. Est-ce un atout ou un handicap ? Pour l'instant, c'est casse-gueule. »

Isabelle Renauld, qui a débuté avec Patrice Chéreau au Théâtre des Amandiers, reste une inconnue du grand public, même si elle a joué dans plusieurs films : L'Amoureuse, de Doillon, Opération Corned-beef, de Jean-Marie Poiré, et Louis, enfant roi, de Planchon, avec lequel elle a également travaillé au théâtre dans Les Libertins. On la voit de plus en plus souvent dans les téléfilms (A découvert, diffusé la semaine dernière). II faut donc croire que son charisme, à contre-courant des modes, s'impose peu à peu. Catherine Breillat est encore plus catégorique : " Isabelle a la beauté qu'avait Ava Gardner à 25 ans. Sa plénitude."




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