Interview Isabelle Renauld par Youka pour ActricesDeFrance

Octobre 2007



Y : Le métier de comédien semble s'incarner dans un paradoxe subtile : vous devez faire preuve d'abnégation totale de votre propre vie et identité et, en même temps, avoir assez de générosité pour donner de vous-même lorsque vous donnez vie et crédibilité à un personnage ?

Isabelle : Nous ne laissons jamais nos vies "de côté", au contraire ! Il n'y a nullement abnégation.... juste travail ! Notre métier consiste à nous servir de nos propres émotions et à les retranscrire au plus juste afin que le public s'y retrouve et se dise "oui ce qui est dit là, je le comprends, cela me touche", et afin de parvenir à le transmettre 10 fois, 100 fois et chaque soir, il nous faut travailler, apprendre à intégrer l'émotion à tel point que même fatigué, même à 10 000 lieux d'une situation jouée, nous parvenons quand même à la rendre vraie et juste.
Au cinéma, justement, l'urgence d'un tournage fait que l'acteur se donne plus rapidement et plus simplement . C'est justement cela qui est beau et qui fait la différence. Ce sont ces émotions non maîtrisées, prises sur la prise, qui font qu'un acteur est émouvant, qu'il se donne et que ce qui lui échappe nous touche et nous bouleverse. Même en pleine maîtrise, certaines choses lui échappent, c'est pour cela qu'il fait ce métier, juste pour nous faire savoir qu'au fond, il est si proche ....
Personnellement, le paradoxe qui m'intéresse profondément, c'est posséder mes propres émotions et toucher le spectateur dont la sensibilité se rapproche de la mienne tandis que son voisin, au même moment, restera indifférent à cette émotion spontanée que mon métier d'actrice tente de faire passer… Comme dans la vie, exactement !



Y : Ce qui stimule le meilleur de soi, ce serait…

Isabelle : Ce qui stimule le meilleur de soi, c'est sans conteste le pire .... Le pire de soi, le pire de ce que nous sommes capable de faire, là où le pire de nous-même nous entraîne... La déchéance; l'autodestruction, le ; " je sais pertinemment que ce que je fais est destructeur pour moi-même et ceux que j'aime... mais je le fais quand même."
Je suis en train de lire un roman magnifique de Paulo Coelho. Il y a un passage où il dit, je cite "Le marquis de Sade disait que les expériences les plus importantes que puissent faire un homme sont celles qui le conduisent à l'extrême. C'est ainsi que nous apprenons parce que cela requiert tout notre courage. Un patron qui humilie un employé ou un homme qui humilie sa femme sont seulement lâches, ou se vengent de la vie. Ils n'ont jamais osé regarder au fond de leur âme. Ils n'ont pas cherché à savoir d'où vient le désir de libérer la bête sauvage, ni à comprendre que le sexe, la douleur, l'amour sont pour l'homme des expériences limites. Seul celui qui connaît ces frontières connaît la vie; le reste n'est que passer le temps, répéter une même tâche, vieillir et mourir sans avoir vraiment su ce que l'on faisait ici-bas".
(Extrait tiré de "Onze minutes", éditeur Anne Carrière)
Oui, définitivement, le pire de soi stimulera le meilleur....


Y : Lors des moments de stress, comment arrivez-vous à décompresser ?

Isabelle : Les rochers bruts et limés par les marées de mon pays m'apaisent lorsque je vais leur rendre une visite intime.... C'est une réalité importante et qui calme.
Ils vieillissent, s'arrondissent dans les angles, se polissent au gré des années et surtout des marées... M'apprennent que rien n'est jamais acquis. ... Et qu'eux, comme nous, sommes vulnérables.
A Paris, faute de rochers, je cuisine, je lis, je fais du sport depuis peu de temps. Je vais essayer de m'accrocher; ça me calme.



Y : Ce qui vous plaît dans un personnage que vous jouez est différent à chaque fois ?

Isabelle : Lorsque je regarde les tout petits enfants jouer avec leurs voitures ou leurs poupées, j'apprends énormément. Observez-les vous-même... Le petit garçon, qui n'a pas encore la conscience des difficultés du monde extérieur, n'a aucun problème pour " devenir " le conducteur du bolide qu'il manipule avec ses doigts, ou le bolide lui-même ou encore le flic qui les a pris en chasse...Je me souviens de ces longues journées où j'attendais moi-même un coup de fil pourtant improbable de Ken avec une conviction inébranlable. Et s'il n'appelait pas, il appelait quand même... En tout cas, c'est ce que je m'évertuais de faire croire à ma Barbie....
C'est cela qui me plaît. Le chemin pour arriver jusqu'à mes personnages... Ils peuvent être Nikki Lauda, ou super Coptère... J'essaie pour quelques instants magnifiques de retrouver mon âme d'enfant à l'intérieur de mon corps de femme, de m'abstraire, d'éviter surtout d'émettre un jugement d'adulte qui me ferait les perdre à jamais, et d'arriver jusqu'à eux. Simplement.
La moindre critique à leur égard, et ils me ferment la porte au nez....Je reste vigilante car la diversité de leur caractère a de quoi me surprendre !



Y : Vos projets pour 2007-2008 ?

Isabelle : Je pars à Bordeaux retrouver l'équipe d'une nouvelle mini série pour France 2. réalisée par Pascal Chaumeil. Je suis très impatiente, je vais jouer la femme de Patrick Chesnais... Je ne le connais pas encore mais je l'admire beaucoup.
Avec mon " vieux " poteau Gilles Béhat, on est parti sur une drôle d'aventure... Je ne peux pas en dire beaucoup plus, mais il devrait y avoir une distribution d'enfer ! Un film noir comme Gilles les aime tendance années 50. Je salive déjà !



"Juste" Isabelle Renauld


Y : Vous dites souvent que vous n'êtes pas une personne grave, contrairement à la majorité des personnages que vous incarnez ; quel est l'humoriste qui vous donne des fous rires ?

Isabelle : Gad Elmaleh ! Je l'aime passionnément. Mais il y a eu Coluche, Desproges, Devos...Et Danny Boon.


Y : Si vous aviez l'occasion de rencontrer une personnalité vivante ou disparue, qui aimeriez-vous rencontrer ?

Isabelle : La liste serait trop longue...J'aimerais bien revoir ceux que j'ai aimé et qui sont partis.


Y : Quand on va à Saint-Malo, le meilleur plat à commander dans un resto, c'est… ?

Isabelle : Du homard quand on a les sous, des moules à la crème si on en a moins, une double galette complète si on est pauvre et affamé !


Y : Si vous n'aviez pas pu choisir le métier d'artiste, quel métier auriez-vous aimé faire ?

Isabelle : Je ne sais pas du tout ! Je sais faire que ça.


Y : Voici quelques dictons. Je vous demande d'en choisir 2 qui vous " parlent " le plus et d'expliciter votre choix.

" Le propre de la médiocrité est de se croire supérieur. " (La Rochefoucauld)

Isabelle : Tout à fait d'accord ! C'est bien connu. C'est pour permettre aux médiocres de rester en vie !

" L'esprit a beau faire plus de chemin que le coeur, il ne va jamais si loin. " (Proverbe Chinois).

Isabelle : C'est très subjectif mais je vais le noter sur mon carnet. J'adore les proverbes chinois. Justes, sages et poétiques.

" Ce n'est pas l'incrédulité qui est dangereuse, ce sont les croyances " (B. Shaw)

Isabelle : Il n'a pas dit que des conneries Bernard...

Voici quelques phrases que j'aimerai ajouter et qui sont TOUJOURS sur mes scénars ou dans ma vie :

C'est Isabelle Huppert qui a dit : On est pas inspiré quand on joue, contrairement à l'idée reçue. Jouer, ce n'est pas "rajouter", c'est soustraire. Au cinéma, c'est l'histoire, la narration, la mise en scène qui "ajoutent" Jouer, c'est s'absenter."

Une autre : "Echouer n'est pas une tragédie. La seule véritable tragédie, c'est d'avoir peur de ne pas se relever. "

Léo Férré : "C'est mon fils. Je voudrais lui apprendre des choses, précises. A ne pas marcher sur son voisin. A respecter la vie des autres, même celle des petits insectes. Et à faire l'amour. BIEN.

Et puis Jacques Audiard !!! : "Heureux soient les félés car ils laisseront toujours passer la lumière..."



Y : Le type de film que vous refusez de jouer ?

Isabelle : Le hard. Le porno, pas du tout mon truc.


Y : Y a-t-il un trait de caractère que vous aimiez particulièrement incarner au début de votre carrière ? Est-ce toujours le même à présent ? Si non, lequel ?

Isabelle : Disons que je ne cherche plus à me prendre pour ce que je ne suis pas....


Y : Les priorités d'Isabelle Renauld pour 2007-2008 ?

Isabelle : Rester en vie, c'est déjà pas si mal.


Y : Votre auteur(e) préféré(e) ?

Isabelle : Zweig, Prévert, Gainsbourg, Tchekhov, Rimbaud, Rabelais, Georges Sand, Pennac, les polars de Fred Vargas. Léo Ferré, Balzac....Liste non exhaustive....et très diversifiée.


Y : Voir Saint-Malo et mourir… ;) ?

Isabelle : Oui mais avant, prenez le temps d'aller respirer l'air de la côte par la route de Cancale et allez manger une douzaine d'huîtres avec un petit muscadet sur le port de la houle !!!


Y : Si vous étiez un animal, vous seriez … ?

Isabelle : Une mouette sans aucun doute ! Râleuse, rieuse et affamée...


Y : Si la télévision créait une sorte de " Star Ac' " pour acteur/comédien, qu'en penseriez-vous ?

Isabelle : Personnellement, je n'ai rien contre. J'ai moi-même fait l'école des Amandiers avec Patrice Chéreau. C'était notre Star'Ac à nous! Il est normal d'apprendre son métier. Ce qui me dérange, c'est le concept télé-réalité-divertissement... Apprenons nos métiers soit, mais pas devant 5 millions de téléspectateurs!


Y : Votre époux a écrit un récit autobiographique. Pourrons-nous lire un jour un écrit d'Isabelle Renauld (chanson, autobio, …).

Isabelle : Ce n'est pas à l'ordre du jour.


Y : Quand mettrez-vous en ligne votre blog sur actricesdefrance.org ?

Isabelle : Je ne sais pas si ça intéresserait beaucoup de monde...Ma vie est d'une banalité effrayante !






Interview Exclusive pour ActricesDeFrance

Merci à Isabelle, merci à Youka



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